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Incendie de la forêt de Fontainebleau : un témoignage émouvant

Alice nous livre un témoignage plein d’émotion

Chers amis, bonjour, voici le texte que m’a inspiré la catastrophe incendiaire de la forêt de Fontainebleau, et nous touche directement au Coquibus et Milly la Forêt.

Randonneuse passionnée, et même animatrice occasionnelle, j’arpente la forêt de Fontainebleau depuis de longues années. Cette forêt, c’est la Mecque des randonneurs, des varappeurs, des amateurs d’escalade, des amoureux de la nature pour son écosystème exceptionnel, pour ses sites d’une beauté à couper le souffle. J’ai tellement aimé en parcourir les sentiers, les allées, m’immerger dans un bain de verdure et d’essences aux feuillages multiples et colorés, m’aventurer dans les ombrages profonds ou les clairières fraîches, en inventer les itinéraires à l’infini, les chemins balisés ou risquer de me perdre dans un relief changeant de platières, de crêtes, de voûtes ombrageuses, tutoyer les rochers qui affleurent partout dans la forêt, explorer les carrières de grès dont les pavés recouvrent tant de nos rues, m’extasier sur l’immensité d’une canopée moutonnante, surprendre un sanglier farouche ou une horde de chevreuils effarouchés, éviter une couleuvre sur le chemin, guetter le chant des oiseaux ou celui des engoulevents le soir à la tombée du jour sur la platière en été, observer la grâce miniature d’un lichen ou une fleur de bruyère nichée dans les callunes, révérer la stature altière des chênes centenaires et vibrer au feuillage fébrile des bouleaux dans le vent, m’inquiéter de la faune qui peuple les sous-bois et maudire les chasseurs et maintenant les VTT qui en colonisent les chemins secrets et même les rochers, m’indigner des moteurs qui saccagent l’harmonie et menacent un environnement si fragile et si beau…

Cette forêt est victime de son attractivité, sur fréquentée maintenant par un tourisme vert qui envahit les parkings, grignote ses abords, dévale les sentiers, dédaigne les panneaux d’interdiction ou de prudence, laisse ses détritus en de multiples sacs poubelle que les bénévoles restent impuissants à résorber en chantiers de nettoyage, macule les rochers d’escalade de magnésie dans les circuits balisés ou encore vierges (on y vient d’Europe entière pour quelques heures d’escalade) brave les interdictions de camper en dehors des sites autorisés : près d’une maison forestière, d’un point d’eau… Quand d’autres se font discrets, respectueux, en amoureux passionnés. Cette forêt tutoie le sacré.

L’entretien de la forêt est confié aux agents de l’ONF dont les effectifs ont été drastiquement restreints au fil des ans, dont les budgets, contraints désormais à l’auto-suffisance, poussent les agents à vendre les essences les plus prisées tant qu’elles ont une valeur commerciale. C’est ainsi que l’on a vu disparaître des chênes multi centenaires, des hêtres chenus, essences recherchées pour leur usage en ébénisterie, ou débités en planches et lattes de parquet qui nous reviendront de Chine, ou transformés en billes et bois de chauffage pour poêles et cheminées… Quand les grumes ne pourrissent pas au sol, gisant sur les bords des chemins. Trop de coupes rases, dites blanches, ou clairsemées favorisent la prolifération de plantes invasives parasites qui stérilisent le sol, s’installent durablement, modifient l’écosystème de façon irréversible. De nombreux chantiers de bénévoles tentent de limiter les dégâts et de les éradiquer : phytolaque dit raisin d’Amérique, toxique malgré la grâce de ses feuillages et de ses grappes à l’automne, prunus serotina ou cerisier tardif, une plaie ! fougères dont la densité encombre désormais l’ensemble des sous-bois, laurières, ailantes ou ambroisie… Des bénévoles trop peu nombreux pour suppléer aux carences de l’ONF. Sans parler des résineux, introduits au 18è et 19è siècle pour la rapidité de leur pousse et l’usage commercial et militaire qui en a été fait. Ceci au grand dam des amoureux d’une forêt et de paysages qu’ont immortalisés les peintres de l’école de Barbizon, faisant l’objet d’alertes et de manifestes lancés déjà par George Sand et d’autres écrivains, poètes, artistes qui ont tant apprécié les bords de Seine ou du Loing, les villages médiévaux, les allées forestières pour de longues balades à cheval, alertant en pionniers sur les risques de dégradation d’un milieu fragile à protéger.

Il y a tant de trésors à découvrir encore dans cette forêt riche et complexe ! Les abris gravés datant du néolithique, dont la forêt regorge, mais que le GERSAR, qui en fait le recensement et en dresse la nomenclature, se voit contraint d’en condamner certains accès. Trop d’entre eux sont saccagés, objet de prédation, au grand dam des archéologues et des amoureux de ces vestiges de temps immémoriaux. Nombre de ces abris ont été aussi détruits lors de l’exploitation des carrières pour leur grés jusque dans les années 1960. Les AFF contribuent à l’entretien des sentiers et du mobilier forestier, ainsi qu’au fléchage des circuits de varappe, TMF, sentiers bleus, GR, sentiers locaux, en relation avec la FFRP et l’ONF, en héritiers fidèle de Denecourt qui le premier avait tracé les sentiers bleus dans les circuits de rochers.

Les inquiétudes sont telles quant aux dégâts de la fréquentation touristique, et maintenant du sur tourisme, que certaines zones sont désormais laissées vides de tout nouveau balisage. Il en est ainsi de la partie nord du massif des Trois Pignons, appelé « le massif de Coquibus ». C’est sur cette parcelle qu’un « refuge de montagne », géré par « les Amis de la Nature » du secteur de Milly la Forêt et
d’Île de France accueille près d’une cinquantaine de randonneurs et leurs familles, sous l’attention vigilante de l’ONF, propriétaire de cette maison forestière. C’est un édifice surprenant, vaste manoir majestueux planté au cœur d’une clairière qui s’ouvre sur la platière du même nom. Il a fallu plusieurs années de dur labeur de volontaires totalement bénévoles pour la restaurer, à leurs frais, enlever les
arbres poussés à l’intérieur, refaire une toiture neuve, aménager des sanitaires et les équipements ménagers. Une gageure ! Cette maison est la seule de son genre autorisée en forêt, depuis la promulgation du statut de « forêt domaniale » dans les années 1968. Ce « refuge de montagne » fonctionne dans des conditions d’autonomie totale en eau, gaz, électricité, ce qui représente un coût énorme de fonctionnement en finance, temps, énergie, compétences… J’ai eu le grand bonheur de prêter main forte à l’équipe gestionnaire, par intermittence depuis une trentaine d’années, je me contente maintenant des seules activités d’accueil et d’animation du site.

J’aime accueillir les visiteurs et leur communiquer mon amour de ces lieux, les emmener explorer les sites étranges cachés dans les sous-bois, grottes, abris gravés, carrières où gisent encore quelques restes de wagonnets, coins métalliques fichés dans les fentes des rochers pour l’exploitation des blocs de grès, découpés au cordeau sous l’implosion de la barre à mine, décors de théâtres en plein air encombrés de callunes, de bruyères et de bouleaux, surpris par des crêtes de cairns librement concoctés par des artistes anonymes, ou le « Village » en cours de construction dans la discrétion d’une carrière abandonnée. Le concepteur et réalisateur n’est autre qu’un modeste employé local, chaman à ses moments perdus, attentif au respect des orientations N/S, E/O, des symboles ésotériques empruntés au amas de cailloux et reliefs gisant à terre, soucieux d’une esthétique scrupuleuse et magistralement construite qui l’apparente à un site de culte païen avec ses autels, cairns monumentaux, niches discrètes, murets d’amphithéâtre romain… Nous revenons au refuge par des sentiers discrets ne figurant sur aucune carte, sentes pour animaux qui en tracent les méandres… C’est en compagnie de ma fidèle chienne Qodsi, berger de Canaan ramené de Palestine vingt ans auparavant, que j’ai arpenté ces sous-bois et découvert la plupart de ces merveilles…

Avec la catastrophe incendiaire qui éradique près de 10% de sa superficie, je n’emmènerai plus de visiteurs sur des sites qu’il faut impérativement protéger, laisser loin des regards et des explorations, des circuits de randonnées ou de courses aventureuses. Même avec le portable en mode avion et les itinéraires Google désactivés que j’exige à chaque départ ! Cette forêt est désormais trop en danger, fragilisée par plusieurs années consécutives de sécheresse dont elle ne se remet pas, dixit l’ONF, les experts et les spécialistes du climat, sujette à trop de négligences et de tentations prédatrices.

Et j’assiste impuissante depuis quatre jours au ballet incessant des canadairs au-dessus de mon toit dans le ciel de Fontainebleau. Je suis en deuil.

Alice BSÉRÉNI

 

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